Un cadavre exquis au Marché de Yangon, Birmanie

Mai 29, 2020 | Concours, Écrits

1/7 Un marché à Yangon, Birmanie
La rue s’apaise à mesure que le soleil se lève. Elle est à sa place, sur son bout de trottoir, au marché de Yangon, devant le pèse-légumes qui orne sa table de fortune, comme chaque matin après la nuit. Assise sur trois caissettes vides en plastique rouge, empilées les unes sur les autres, au milieu de son étal, elle reste encore un peu. Les derniers légumes garnissant les dernières cagettes de couleur attendent leurs derniers clients.
Elle profite du calme latent pour appeler son fils aîné avant qu’il ne parte à l’école. Elle ne le verra pas, ce matin encore.

2/7 Après avoir embrassé sa mère, Arun, du haut de ses six ans, s’engouffre dans la 26ème rue. Il est aussitôt happé par l’animation du marché installé au petit matin. Yangon, ne dort jamais et ses marchés non plus. La foule se presse autour des étalages disposés pour la plupart à même le sol. Les habitants du quartier se mêlent aux touristes. L’enfant adore emprunter ce chemin qu’il nomme « La rue magique ». Sous ses yeux pétillants, les couleurs des étoffes et des épices sont aussi enivrantes que les effluves des fruits et légumes. Les conversations, les rires et les négociations font vivre la ruelle.
Arun se gratte la joue : le thanaka que sa mère lui a appliqué sur le visage le démange. Le dessin qu’il a fait avec la pâte s’étale sur ses pommettes. Le petit garçon esquive un porteur surchargé et stoppe, émerveillé, devant son stand favori.

3/7 S’il apprécie les parfums du Thirimingala Zei, rien ne peut rivaliser avec les sanwin makin de la vieille karen. Arun passe devant le plus souvent possible et, en fin de journée, quand la vente se fait rare, il repart souvent avec un gâteau entre les dents, savourant ces arrière-goûts de vanille et de noix de coco perdus dans les arômes de cardamome. Ce matin, il est trop tôt pour obtenir son butin, alors il ne s’attarde pas et repart pour l’école, alors que le fils aîné de la marchande d’à côté raccroche, en retard pour sa journée. Le long de toute l’allée, installés sur la chaussée tant les trottoirs sont déformés et creusés par l’usure, les vendeurs veillent sur l’étal des autres, pour protéger des vols. La méfiance augmente avec l’arrivée des touristes, en quête de mets nouveaux avant de se noyer dans l’Arrondissement de Latha, véritable Chinatown. Mais la jeune mère le sait, rien ne vaut un bol d’ohn no khao swè en compagnie de ce fils de quinze ans qu’elle appelle avec tant d’angoisse.

4/7 Ohnmar a l’habitude d’apprécier son bol de nouilles avec sa mère au stand de son oncle, mais ce jour-là, elle le presse de se dépêcher. Il ne comprend pas pourquoi elle ne mange pas avec lui, elle qui adore tellement ce bouillon de poulet au curry et au lait de coco, répétant toujours que l’ohn no khao swè est tellement plus savoureux lorsqu’elle le déguste avec son fils chéri. Mais ce jour-là, la soupe n’a pas sa texture crémeuse et généreuse. Son morceau de poulet n’est pas aussi tendre que d’habitude, il est même plutôt sec et fade. Le jeune garçon essaye de le dire à son oncle, mais il se retrouve soudainement en classe, interrogé au tableau, tenant son bol devant ses camarades hilares.
Se réveillant en sursaut, il comprend très rapidement qu’il est en retard. Il se prépare en un temps record, enfile son uniforme et court à l’école sans même dire au revoir à sa mère, l’esprit encore hanté par son plat favori qui le poursuit jusque dans ses rêves, bien qu’inégalé au goût.

5/7 Chaque jour, Ohnmar retrouve son ami Arun devant la pagode Sule, ils ont pour habitude de faire un bout de chemin ensemble. Ils traversent Anawrahta Road, laissant sur leur gauche le restaurant Nilar Biryani où se télescopent les premières effluves de curry et le fumet du riz cuit à la vapeur, plus loin un restaurant sans nom et sans spécialité, puis le Wang Fu, du nom de son patron. Les employés sont déjà à la tâche, nettoyant poissons et crustacés pêchés cette nuit dans le Golfe de Martaban. Cent mètres encore et leur école est là. Pourtant, aujourd’hui, ils vont prendre un chemin bien différent. Celui du cinéma. Délaissant le moelleux des sièges de la salle unique du Nay Pyi Taw Theatre qui propose les derniers succès du box-office américain pour s’installer dans ceux du Shae Saung qui programme exclusivement des films locaux. Aujourd’hui 1014, joué et réalisé par leur idole de toujours Kyaw Thu.

6/7 A tâtons Ohnmar pousse Arun vers deux sièges vides. Des chuchotements à droite, un pschitt à gauche. A l’écran Ohnmar reconnaît les temples de Pagan, cadre de cette grande épopée où Anawhrahta, roi du premier empire du Myanmar, a introduit le bouddhisme Theravada. Kyaw Thu est là, majestueux. Combats épiques, complots, perfidie et magie s’entremêlent. Arun fasciné ne détournera pas les yeux de l’écran. 2h45 plus tard, Ohnmar, lui confirme : mieux que les bancs d’école, rien n’égale un tel cours d’Histoire.
Le bruit de la circulation rythmée par les klaxons les ramènent à la réalité. Des moines se dirigent vers la pagode Sule. Au Mingala Bar, un couple de touristes attablé sirote une bière « Myanmar ».
Soudain la femme pousse un cri.

7/7 A la vue de l’insecte qui se noie dans son verre et qu’elle manque d’avaler, Miss Mc Clawguey expulse frénétiquement, le contenu de son verre vers le trottoir, bondé. Arun est aspergé, il reste pantois, immobile après un petit cri aigu. Quelques moines se retournent. Plus nombreux à s’exclamer, les passants et les touristes qui attendent leur tour au distributeur de billets jouxtant la Pagode Sule. Ohnmar saisit son ami par le cou et ne le lâche pas alors que Miss Mc Clawguey se précipite vers eux. Après de longues minutes, elle parvient à faire comprendre à Arun qu’elle souhaite lui offrir ce qui lui ferait plaisir pour se faire pardonner son geste. L’occasion est toute faite : des Sanwin Makin de la vieille karen qu’il pourra payer cette fois-ci ! La bouche pleine de semoule sucrée et épicée mêlée au goût légèrement amer du Thanaka largement lavé par la “Myanmar” qui dégouline encore sur ses joues, Arun songe un instant. Il pense à cette journée sans école, rythmée par les actions de son héro Kyaw Thu et celles de Miss Mc Clawguey. Avec la lente tombée de la nuit, les bruits du marché de Yangon s’estompent, emportant les rires complices d’Arun et d’Ohnmar qui rejoignent la 26eme rue.

Avec la participation de Alexia Lefoyer, Pia Lunahël, Tristan Frost, OIivier Nguyen, Jean-Pierre Gimenez, Martine Gimenez et Caroline Pradel.