JP Gimenez

Restaurant sans nom à Katmandou

Il est un temps où Katmandou n’était qu’une grosse bourgade de moins de 300 000 habitants. Le port du masque, pour cause de pollution ou de virus, n’était point obligatoire et seulement l’usure du temps détruisait Durbar Square. Le Népal était encore un royaume et pas encore un état. C’est ce moment que j’avais choisi pour suivre l’ancienne route des Indes, guidé par des récits d’illustres ou moins illustres voyageurs. Les seuls touristes étaient trekkeurs – très peu pour moi, j’ai le mal des montagnes – et baba-cools anciens hippies voyageant entre Inde et Népal à la recherche d’opiacés – encore moins pour moi, j’ai jamais supporté la cigarette -.

Venant d’une Inde populeuse, bruyante et mystique, le Népal faisait figure de havre de paix.
Une fois installé dans une guesthouse de Thamel digne d’une cellule de moine cistercien mais propre, calme et donnant sur un jardin, je me mis en quête de quoi me sustenter. Pressé que j’étais d’oublier deux mois de dhal et de curry indien, je repérais une gargote qui allait devenir le camp de base de mon petit déjeuner. En vitrine trônait un gâteau décoré comme un sapin de Noël débordant d’une crème immaculée presque vaporeuse qui n’était pas sans rappeler, selon l’inspiration, la chantilly ou les hauts sommets qui nous entouraient.
Chaque matin, avant d’entrer, je vérifiais si un promeneur, un aventurier sans doute un peu inconscient allait céder à la tentation sucrée.
Le soir quand je rentrais, je m’approchais de la vitrine, le gâteau luisant au clair de lune, était toujours là, intact.
Comme il l’était à mon départ une semaine plus tard.

Au bout de la rue, se trouvait un restaurant sans nom, et rien n’indiquait que c’en fut un. Une baraque aux planches mal jointes où la peinture vert sapin s’écaillait en plusieurs endroits témoignant de jours meilleurs et de la rudesse du climat. Exilés tibétains, sherpas, commerçants et gens du quartier s’y pressaient.
Il fallait veiller à baisser la tête en entrant tout comme en se levant de table. C’était un moyen de repérer les habitués des autres. Le plafond bas, selon certains était une marque de radinerie du propriétaire, pour d’autres une manière de conserver la chaleur pendant la période hivernale. La vérité oscillait sans doute entre un peu des deux.
La fumée qui s’élevait du poêle se mêlait à celle des cuisines et de la cigarette de grands-pères sans âge.
Et on y mangeait les meilleurs momos du monde, gros raviolis farcis de légumes ou de viande, frits ou cuits à la vapeur, accompagnés de Chang, bière locale à base d’orge ou son équivalent à base de millet, la Tongba, consommée chaude avec une paille en bambou, d’un thé au beurre salé ou du thé noir de Chine, ou éventuellement d’un Campa Cola indien tiédasse.

Aujourd’hui la population de Katmandou a quintuplé et à chaque coin de rue de Thamel se dresse un hôtel chinois ou une boutique pour touristes. Durbar Square a été détruite puis reconstruite. Le roi, ainsi que toute sa famille, ont été assassinés, et à la tête du pays se trouve désormais depuis 2015 une Présidente de la République.
Je suis retourné deux fois à Katmandou, mais je n’ai pas essayé de retrouver la rue ni le restaurant. La ville avait terriblement changé, il vaut mieux toujours laisser ses souvenirs là où ils sont le mieux. Dans sa mémoire.
J’ai, depuis mangé maintes fois des bao chinois, des mandu coréens, des gyozas japonais, et même des momos népalais mais je n’ai jamais retrouvé la saveur des momos de ce restaurant sans nom.

Jean-Pierre Gimenez

PS : il va sans dire que je n’ai pas retrouvé non plus le gâteau, j’espère qu’il a finalement trouvé palais à son goût !